Je m'étais quand même rendormie après ma deuxième "promenade nocturne" et cet étrange dialogue avec Maman, où le non-dit n'en avait pas moins révélé mon trouble...
Epuisée par tout ce qui tournait dans ma tête, par mes émotions et mes angoisses, je finis ma nuit d'une seule traite.
Je me réveillai peu avant 8 h, mais restai au lit, pas pressée du tout de me montrer, en ce samedi matin, jour sans école où, en général, Maman nous laissait dormir jusqu'à 9 h.
J'entendis à 8 h des pas feutrés dans le couloir. Maman s'était levée et venait sans faire de bruit refermer les portes de nos chambres pour que nous ne soyons pas réveillées par ses allées et venues. Tranquille avant que ses filles ne se lèvent, Maman pouvait s'habiller, se maquiller, préparer le petit-déjeuner et vaquer à des occupations calmes dans une maison silencieuse.
J'avais fermé les yeux au moment où elle entrouvait la porte de ma chambre, ne voulant pas montrer que je ne dormais plus... Mieux valait retarder le plus longtemps la reprise de notre conversation...
Quand Maman avait entrouvert la porte de ma chambre,
j'avais vite refermé les yeux faisant semblant de dormir,
ne voulant surtout pas l'affronter de si bon matin...
Dès 8 h 20, je perçus des chuchotements de l'autre côté de la cloison. Aline et Diane étaient déjà réveillées, et parlaient à mi-voix. Mais, je devinais des pouffements, des rire étouffés, qui ne me disaient rien qui vaille, me doutant qu'il y avait sûrement de la moquerie à mon encontre dans l'air...
Au bout d'un nouveau quart d'heure, Maman qui sortait de la salle de bain, entrouvit la porte de la chambre des petites, interrogeant : "Ca ne dort plus, là-dedans ?" ce à quoi mes soeurs répondirent à l'unisson : "Non, non, on n'a plus sommeil" !
Maman les autorisa à descendre et à préparer la table du petit-déjeuner, "sans faire de bruit, car Christine dort encore".
J'entendis cela, contente que ma ruse ait fonctionné, pour gagner quelques minutes de tranquillité.
Maman redescendit à son tour pour faire chauffer le lait et préparer les tartines des petites qui commencèrent à manger. Il se passa dix minutes encore pour que le petit-déjeuner soit servi. Aline, qui avait laissé ses pantoufles dans la chambre, remonta sous prétexte de les chercher, en attendant que son bol de chocolat tout chaud tiédisse.
Au passage, elle poussa la porte de ma chambre, et me découvrit debout, l'oreille aux aguets, à essayer d'entendre ce qui se passait en bas.
Aline me dit : "Mais, tu es déjà debout. Tu ne veux pas descendre, dis ? Le déjeuner est prêt."
Je répondis : " Je ne suis pas encore bien réveillée. Je voudrais encore dormir un peu..."
Pas dupe, Aline rétorqua : "C'est parce que tu ne veux pas annoncer à Maman que tu as été collée... Tu as peur d'avoir la fessée, hein, c'est ça ? Je sais, Diane m'a raconté... Mais, promis, on ne dira rien avant toi".
Je lui répliquai : "Rien n'est sûr, tu sais, mais redescends vite, je vais me recoucher".
Mais, notre conversation, même à mi-voix, était parvenue jusqu'en bas, et j'entendis Maman demander : "Aline, tu causes avec Christine ? Puisqu'elle est réveillée, dis-lui donc de descendre petit-déjeuner..."
Ma soeur confirma : "Oui, elle est levée. Je lui dis..." Puis, Aline récupéra ses chaussons et redescendit vers la cuisine.
Aline m'avait surprise, debout dans ma chambre, à écouter
ce qui se passait en bas... Elle avait compris pourquoi
je ne voulais pas descendre si tôt...
La peur de la fessée me paralysait...
Je laissai passer quelques minutes, me préparant à rejoindre la table familiale, et tentant de me faire une mine de comme si rien n'était...
Maman me rappela du bas : "Christine, descends, ton bol va refroidir".
Je ne pouvais plus reculer et je me dirigeai vers le couloir et l'escalier à pas très lents. J'aurais bien aimé que les petites aient fini de déjeuner avant que je rejoigne Maman, mais visiblement, elles n'étaient pas pressées de quitter la table...
D'ailleurs, au moment où elle m'aperçut par la porte de la cuisine, Diane, qui avait fini ses tartines, en réclama une autre, prétextant qu'elle avait une faim de loup ce matin...
Moi, au contraire, j'avais l'appétit coupé, la tête trop prise par d'autres considérations et angoisses...
Je dis un bonjour avec un bisou furtif à Maman, et m'asseyai devant mon bol en baissant la tête... Ce que ne manqua pas de remarquer Maman...
"Tu ne m'as pas l'air dans ton assiette, Christine. Tu as mal dormi. Tu n'es pas malade, j'espère ?", dit-elle, ce à quoi je répondis par la négative.
"J'ai plutôt l'impression que tu me caches quelque chose depuis hier soir, ma fille... Tu n'aurais pas eu un zéro ou je ne sais quelle mauvaise note que tu n'oserais me montrer ?", poursuivit Maman, qui me scrutait de près, ne manquant pas de remarquer les gestes parasites qui témoignaient de mon malaise, de mon angoisse...
"Non, Maman, non, je n'ai pas eu de mauvaise note. J'ai bien travaillé, promis..." répondis-je en forçant le ton, comme pour rassurer Maman qui n'était pas dupe, et qui au contraire devina : "Ah, non, Christine, ne me dis pas que c'est pire ? Ne me dis pas que tu as encore été collée ?"
Je relevai la tête de mon bol, et vis mes soeurs qui semblaient opiner de la tête, les yeux grands ouverts, comme fascinées par la scène. Maman, elle, était debout, les poings sur les hanches, le regard furax...
Maman était furax, et me toisait, les poings sur les hanches...
Elle n'arrivait pas à croire que j'ai pu encore
être collée en anglais, et cela augurait mal de sa réaction...
Je sentais que si je ne disais rien, mes soeurs allaient répondre à ma place... Je ne pouvais rester silencieuse plus longtemps... Je retins un gros sanglot et, la gorge nouée, je ne pus que dire la voix tremblotante : "Euh... si, Maman si..."
Elle ne me laissa pas poursuivre ma phrase : "Ce n'est pas possible, Christine... Jusqu'au dernier mois de l'année... Et, à voir ta tête, ne me dis pas que c'est encore en cours d'anglais ?" Je sanglotai vraiment et laissai échapper des petits "Si" que Maman prit avec une mine désespérée et excédée... "Et pourquoi donc ces nouvelles heures de colle ? Pour avoir chahuté, je suppose ?" demanda-t-elle.
Je rectifiai timidement : "Non, je n'ai pas chahuté en cours. J'ai juste, euh, parlé fort..." Je n'allais pas raconter toute la scène, ni expliquer le pourquoi de ma réaction incontrôlée quand les moqueuses ont été collées. Cela n'aurait rien changé...
Maman était déjà assez en colère : "Parlé fort, parlé fort, je rêve... Déjà que tu n'as pas à parler du tout en classe, mais parler fort, Christine, tu te crois à la foire... Tu sais bien en plus que Mlle Paule t'a particulièrement à l'oeil... Ce n'est pas possible, ma fille, tu cherches vraiment les ennuis..."
J'avais passé une partie de la nuit et tout le temps depuis mon réveil à chercher comment annoncer la nouvelle, comment l'enrober, comment plaider de quelconques circonstances atténuantes et implorer la grâce maternelle, mais finalement, c'est Maman qui m'avait arraché les mots de la bouche, et cette fois je restais sans réaction, avec l'impression que le moindre mot que j'aurais dit n'aurait fait qu'aggraver mon cas...
Maman poursuivit en prenant mes soeurs à témoin : "Je comprends mieux pourquoi Christine n'allait pas bien cette nuit... Votre grande soeur avait déjà peur de ce qui l'attendait... Et elle avait bien raison parce que cela ne va pas se passer comme cela, vous pouvez me croire..."
Je suppliai : "Pardon, Maman. Je ne le ferai plus. Pardon, ne te fâches pas...", ce à qui elle rétorqua : "Oh, mais si, que je suis fâchée, et je vais t'ôter l'envie de recommencer. Pas question, d'abord, que tu ailles dimanche après-midi à l'anniversaire de Martine. Tu resteras à la maison et tu me feras des exercices d'anglais à la place".
Je grommelai un timide : "Non, c'est pas juste". Ce à quoi, Maman répliqua : "Encore un mot et je te prive aussi de la soirée cinéma de mardi avec Tata".
Je compris que mieux valait me taire, surtout que Maman n'avait encore pas annoncé ce que je craignais le plus... Même mes soeurs semblaient étonnées, mais ne pouvaient rien dire... J'eus alors, quelques secondes durant, comme l'impression qu'il allait se produire un miracle, que j'éviterais le pire...
Maman s'était retournée vers la gazinière pour se resservir un peu d'eau chaude pour rallonger son thé. Personne n'osait dire un mot, et j'avalai une gorgée de lait chocolaté, avant que tous mes espoirs ne s'envolent. Maman revenue à table, but sa deuxième tasse de thé, puis annonça d'un ton calme et déterminé : "Bon, allez, finissez moi vos tartines et ce petit-déjeuner. Vous mettrez vos bols vides sur l'évier. Je vais préparer vos habits".
Se relevant avant d'aller vers nos chambres, Maman ajouta : "Quant à toi, Christine, tu peux préparer tes fesses..."
Je poussai un long gémissement en disant : "Oh, noooon, Maman, non !". La réponse ne se fit pas attendre : " Ne joue pas les étonnées, Christine, tu sais très bien ce que tu mérites, et crois-moi tu vas la sentir passer cette fessée..."
La sentence était tombée, énoncée devant mes soeurs :
Christine pouvait préparer ses fesses...
Et je voyais dans le regard d'Aline et Diane, qu'elles m'imaginaient déjà
culotte baissée sur les genoux maternels...
Maman quitta la pièce et je me remis à sangloter, devant mes soeurs qui me dévisageaient, Aline avec un air compatissant, Diane étant plus dans le registre presque moqueur, et me glissant, avec une mine satisfaite : "Tu vois que j'avais raison. Maman va te donner la fessée". Je préférai ne pas répondre, d'autant que je n'avais jamais douté depuis la décision de Mlle Paule de l'issue qu'aurait cet épisode...
A SUIVRE









