Mamie n'avait heureusement pas relancé la conversation, voyant bien mon trouble, et mon regard s'embuer. J'en avais été quitte pour un commentaire désolé de Mamie : "Ma pauvre Christine, tu sais bien qu'on ne doit jamais répondre à sa Maman. Surtout quand elle est déjà très fâchée. Tu cherches vraiment les ennuis".
Ce à quoi je n'avais rien trouvé à répondre, et Maman conclut le sujet en ajoutant : "Et pourtant, Christine le sait bien : quand on cherche les ennuis, c'est la fessée qu'on trouve..."
La formule fit presque rire mes soeurs, qui réussirent à se retenir, mais elles étaient à l'évidence ravies d'avoir obtenu les détails qui alimenteraient leur imagination, voire quelques moqueries à mon encontre en douce. Grande soeur, c'était donc confirmé, et explicité à Mamie, Grande soeur donc avait bien reçu une seconde fessée, culotte à nouveau baissée, et sur une lune encore réchauffée de la précédente claquée...
Par chance, cette double démonstration de la détermination maternelle n'avait pas impressionné que mes fesses. Aline et Diane avaient compris qu'elles avaient aussi intérêt à se tenir à carreau. Pour ne pas tenter Maman de vouloir "rééquilibrer" les comptes à leurs dépens.
De mon côté, quitte une fois encore à conforter Maman dans ses méthodes (mais cela, c'est facile à analyser maintenant, alors que sur le coup, je ne pouvais voir cela ainsi), quitte donc à ce qu'elle ait là un gage de son efficacité, Christine la doublement fessée ne pouvait que tout faire pour éviter de donner corps au dicton "Jamais deux sans trois".
Calmée pour un moment, allant jusqu'à ignorer, ou du moins passer au dessus des tentatives de moquerie des petites, je fis mon possible pour que les jours suivants soient sans reproche.
Le retour au collège après ce pont de quatre jours se fit de façon studieuse. Christine la chahuteuse avait pris pour quelques jours au moins l'habit de Christine la studieuse. Je récoltai d'ailleurs même un 18 à une petite interrogation en anglais, et cela la veille du jour où je dus faire mes heures de colle pour l'histoire précédente. Maman m'en félicita chaleureusement, annonçant la nouvelle à mes soeurs aussi, non sans un commentaire en forme de remise en mémoire : "Tu vois bien, ma chérie, que quand tu veux, tu peux. Tu ne vas pas me dire que ce n'est pas plus agréable d'être félicitée par Maman que d'être obligée de te donner encore la fessée... Quand ce ne sont pas deux déculottées le même soir..."
Le rappel du mémorable lundi rouge (pour mes fesses) me fit grimacer, mais je crânais fort avec mon 18. Quelque part, dans sa tête, Maman devait se dire qu'elle n'avait eu mal aux mains pour rien...
Huit bons jours se passèrent sans le moindre incident, jusqu'à un soir où, trainant dans les jambes de Maman qui nous préparait un dîner crêpes, Diane fit tomber le grand saladier de pâte. Il se cassa en un fracas, avec des débris de verre partout.
Maman hurla : "Ce n'est pas possible", intimant à Diane l'ordre de ne pas se sauver afin de ne pas marcher dans les débris de verre. Elle resta prostrée, tremblante, dans le coin près de la fenêtre de la cuisine, pendant que Maman ramassait le plus gros des débris, épongeait, et passait un coup de serpillère dans cette partie de la cuisine.
Moi qui étais en train de mettre la table, je donnai un coup de main à Maman en allant mettre le sac contenant les débris dans la grande poubelle du garage.
Je revins vers la cuisine au moment où Maman avait essoré la serpillère, et rangé le seau dans le placard, sous les yeux implorants et larmoyants de Diane, qui n'osait pas bouger.
"Arrête de chigner, Diane, tu vas pleurnicher pour quelque chose maintenant" ! Et, sortant un tabouret de dessous la table pour le mettre au milieu de la pièce, elle attrapa soeurette par le bras, s'assit et la bascula en travers de ses genoux. Sa robe de gamine vola et sa culotte glissa vers le bas prestement.
Aline, qui faisait ses devoirs en haut, n'avais pas osé descendre, et c'est devant moi que ma plus petite soeur, récolta une dégelée magistrale, une fessée qui n'avait pas l'aspect appliqué de la plupart des miennes, une déculottée qui était donnée sous le coup de la colère, rapide et efficace à la fois, si l'on en jugeait pas les cris de pourceau égorgé de ma soeur qui en rajoutait à l'évidence.
Mais, je n'étais pas vraiment mécontente d'assister à la scène, en spectatrice cette fois...
Malgré cela, en grande soeur protectrice, j'avais comme un peu de peine pour elle, et le sentiment rétroactivement gênant de constater combien l'on voyait bien la main claquer, les fesses s'empourprer, la fessée faire son effet... Si c'était aussi impressionnant sur un bas du dos de gamine, cela me serrait les tripes d'imaginer ce que cela devait être encore plus impressionnant sur ma lune de grande soeur...
Maman dut changer de menu, ne pouvant refaire une pâte qui n'aurait pas eu le temps de "reposer" comme on dit. Diane, elle, eut droit à "un bol de soupe et au lit". Elle essaya de protester, mais se calma quand elle comprit qu'elle risquait un rappel sur les genoux maternels. L'expérience du "doublé" resta donc une exclusivité de Christine...
Cinq ou six autres jours passèrent dans un certain calme. Non sans remarques, ni menaces plus ou moins nettes de Maman, mais la maisonnée s'en sortait sans anicroche, la déculottée de Diane ayant, en ce qui me concerne, aidé à rendre mes souvenirs moins à vif, mes exploits n'étant plus le dernier épisode familial en date...
J'étais à nouveau comme sur un petit nuage, d'autant que le soir où je ramenai un 15 en français, ce fut Aline qui eut des ennuis, Maman lui faisant refaire trois fois un exercice de calcul, qu'elle ne réussit pas plus.
Le diner étant prêt, nous sommes passées à table, avec une Aline pas tranquille du tout. Le repas expédié, ma soeur fut renvoyée dans sa chambre, pendant que Diane prenait un bain. "Tu as intérêt à avoir tout bon, sinon ça va barder", avait menacé Maman. Aline n'étant déjà pas sûre d'elle, elle rajouta plus de fautes qu'elle n'en corrigea, et j'ai vite compris, en entendant la voix maternelle tonner et Aline supplier que son heure était venue.
La porte de la chambre des petites était entrouverte, mais le lit d'Aline placé du mauvais côté. Je n'osai pas entrer mais la bande son était claire et édifiante. Sûr que le pantalon de pyjama de ma soeur avait été descendu, et de ce que j'ai perçu, la fessée était cette fois plus assimilable aux miennes, plus posée par une mère que sa fille devait énerver depuis un moment.
Diane et Aline fessées à leur tour, quelques bonnes notes venant me démontrer qu'une année de redoublante pouvait avoir du bon, sans pour autant s'épuiser au travail, je commençais à voir s'estomper dans ma mémoire le douloureux épisode du pont de la Toussaint.
Et si la fessée n'était plus qu'un mauvais souvenir, si elle était réservée aux petits, et si une bonne étoile continuait à protéger ma lune... j'avais envie de rêver !
La Christine insouciante refaisait surface, celle qui croit en sa chance, celle qui commençait à se dire qu'elle a comme de la marge, qu'elle pourrait peut-être même se tirer d'un mauvais pas s'il survenait.
Un 8 peu glorieux en français fit toutefois résonner à mes oreilles un : "Il ne faudrait pas se relâcher, Christine. Ne te crois pas à l'abri de nouveaux problèmes... Je veille au grain, ma fille..."
Mais, si j'avais bien compris la menace, ce n'était pas aussi clair que : "Gare à tes fesses, si tu repars sur une mauvaise pente". Ni que ce qu'elle pouvait sûrement penser et qui se serait traduit par : "Toi, ma grande, je commence à me demander si tu ne files pas un mauvais coton. Je te connais par coeur, ma fille, et si tu continues à vouloir tirer sur la corde, je connais une bonne méthode qui a fait ses preuves..."
Sauf qu'évidemment je ne lisais pas dans les pensées maternelles aussi bien qu'elle ne savait parfois lire comme à livre ouvert dans les miennes, ou sentir mes troubles, deviner mes mensonges, déjouer mes petites manoeuvres pour échapper à ses foudres...
Alors, de mon point de vue, chaque jour qui passait, était une victoire, un pas de plus qui éloignait mes souvenirs douloureux, qui me donnait l'impression de les conjuguer au passé, alors que, du côté de Maman, et je le percevais parfois, ce qui fait que je me méfiais un peu, de son côté donc, chaque jour qui passait sans grande explication entre nous, lui donnait au contraire l'impression qu'il faudrait remettre les pendules à l'heure sans trop attendre...
Deux façons de voir, verre à moitié plein ou à moitié vide. C'était comme si chaque jour sans fessée était pour moi un moyen de m'en éloigner, de m'en affranchir, alors que, pour Maman, la nécessité de gouverner par l'exemple, faisait que chaque jour qui m'éloignait de ma dernière fessée, était en fait un jour qui me rapprochait de ma prochaine fessée...
Je n'en avais pas conscience de la même manière et comme plus cela durait et plus je prenais confiance, plus je m'euphorisais, plus je redevenais davantage insouciante, plus quelque part Maman avait raison...
A SUIVRE













