SUITE (plus ou moins)
Monter dans ma chambre, c'était souvent aller me réfugier dans mon antre, dans cet espace un peu personnel qui m'était réservé. J'avais "ma" chambre, alors que les petites partageaient la leur. C'était mon univers qui leur était théoriquement interdit, c'était la pièce où j'avais loisir de ranger mes affaires presque comme je le voulais, à condition bien sûr que cela ne reste pas en désordre.
C'était un espace d'intimité même si Maman pouvait y entrer sans frapper, considérant que je n'avais pas encore l'âge d'avoir de vrais secrets.
Ma chambre, c'était quand même un endroit à part, où je dormais, où je m'habillais, où je travaillais, où je m'amusais quand des copines venaient, où je rêvassais, où j'élaborais mes stratégies, où nous avions parfois avec Maman des moments bien à nous, des discussions de mère à sa grande fille, où je pouvais être tranquille quand mes soeurs m'embêtaient. Bref, c'était ma tanière, mon endroit favori, sauf bien sûr quand ses quatre murs étaient témoin d'une de mes punitions...
Quoique, même pour ces moments-là, comme je l'ai déjà écrit souvent, c'est l'endroit que je préférais, si je peux employer ce terme, disons que je détestais le moins, puisque les autres étaient moins intimes pour ce genre d'explications...
Si Maman m'avait donné le choix, c'est celui que j'aurais dit souhaiter, évidemment. Mais cela n'en rendait pas moins le moment difficile à vivre... Car, bien sûr, préférer recevoir la fessée dans sa chambre, cela ne veut surtout pas dire que la chose devient anodine.
Ce que j'aurais préféré à l'évidence, c'était de ne pas la recevoir du tout, de ne pas savoir ce qui m'attendait...
Alors, arrivée dans ma chambre, j'en avais bien fermé la porte derrière moi, pour que même mon attente soit comme protégée.
Comme pour dire que la suite était privée, qu'elle ne regardait personne, et surtout pas mes fouineuses de petites soeurs...
La grande glace de mon armoire m'avait renvoyé l'image de Christine apeurée, d'un visage défait, de quelques larmes qui coulaient provoquées par la petite phrase de Maman : "Tu peux préparer tes fesses" qui signait ma destinée...
J'avais tourné un moment en rond dans la pièce, mais cela ne faisait qu'accroître mon angoisse.
Je m'étais donc décidée à m'asseoir sur mon lit. De toute manière, je n'aurais pas pu lire une ligne, ni faire quoi que ce soit, mon esprit étant trop occupé par mes peurs...
Le tic-tac du réveil ressemblait à un compte à rebours...
J'essayais dans ma tête de trouver quelques excuses à ma conduite que je soumettrais à Maman pour infléchir sa décision. C'est vrai que je n'étais pas la seule collée, que c'était une punition collective, mais elle avait déjà rejeté cet argument et je n'en avais guère d'autre.
Une mauvaise note, on peut toujours trouver une circonstance atténuante, jouer sur l'incompréhension, relativiser son importance. Deux heures de colle pour un motif de discipline, c'était hélas dans la manière de penser de Maman la chose impardonnable... Surtout en récidive, car il y avait déjà eu plusieurs faits similaires depuis le début de l'année...
Avec la même issue fatale pour mon bas du dos...
Circonstance aggravante même, dans l'esprit maternel : Maman avait remarqué la veille au soir que j'étais préoccupée et elle m'avait tendu la perche : "J'espère, Christine, que tu ne me caches rien. Si tu as quelque chose à me dire, dis-le... Tu sais que je déteste les cachoteries..."
J'avais hésité, mais tenu ma langue. J'espérais que le courrier du collège aurait du retard, ou qu'il n'arriverait jamais...
Et puis, je n'avais pas envie de risquer une fessée qui pouvait bien attendre...
Hélas, ce genre de détail, Maman ne l'aura pas oublié et cela ne fait qu'aggraver mon cas, et m'enlève tout espoir de pardon. D'autant que la menace ayant été claire et prononcée devant mes soeurs, elle pouvait encore moins changer d'avis...
Assise sur mon lit, j'avais tout cela qui tournait en boucle dans ma cervelle angoissée. Je regardais régulièrement le réveil et son tic-tac prenait des allures de compte à rebours. Déjà presque une demi-heure que j'étais là, à attendre Maman. Elle avait dit : "Va m'attendre... Je vais venir...", elle n'avait pas dit précisément à telle heure...
A l'évidence, elle me faisait languir volontairement, elle jouait sur mon angoisse qui devait me faire réfléchir...
Tic-tac, tic-tac, je me doutais pourtant que c'était la fin de l'attente. Elle avait pris le temps de finir de préparer le diner, avait dû regarder les devoirs des petites, et mis la table. Le temps de ranger une chose ou deux, de faire en sorte que tout soit en ordre, qu'il n'y ait plus d'autres choses à penser que ce compte à régler...
On dinerait à 20 h, il allait être 19 h 30, la maison était évidemment du plus grand calme, comme quand cela sent l'orage... Maman allait donc avoir tout son temps pour tenir sa promesse...
Tic-tac, tic-tac, j'aurais voulu pouvoir arrêter la pendule, arrêter le temps, mais chaque minute qui passait était soixante secondes d'angoisse rétrospective. Je ne voulais pas qu'elle monte, jamais. En même temps, j'en avais assez d'attendre, bref j'étais à point... A deux doigts de souhaiter qu'on en finisse en fin...
Le bruit d'un pas dans l'escalier mit un terme au suspense...
(A SUIVRE
peut-être aussi...)

















