J'avais le moral dans les chaussettes en remontant dans ma chambre après ce dîner que j'avais eu du mal à avaler. Un manque d'appétit manifeste du fait d'une situation que je vivais mal. J'aurais mille fois préféré être mise au pain sec et à l'eau, comme on le faisait à l'ancienne, être consignée dans ma chambre jusqu'au lendemain plutôt que de devoir faire bonne figure, de tenter de cacher mes larmes et en plus de devoir demander pardon à Aline, lui faire une bise de réconciliation, alors que j'avais envie de lui arracher les cheveux.
Mais, Maman tenait toujours à ce que les repas soient pris ensemble, à ce que les conflits soient réglés, à ce qu'une punie réintègre les rangs.
Assise sur mon lit, recroquevillée en une position où je m'enserrais les genoux, c'était comme si j'enlaçais un nounours, comme si je cherchais du réconfort.
Je voulais penser à autre chose, mais les souvenirs étaient trop frais dans ma tête que je broyais du noir et me repassais un film dont j'étais hélas redevenue la vedette incontestée...
Je n'avais certes plus mal aux fesses, même si en bougeant je sentais que mon bas du dos était encore comme endolori. Mais la fessée était encore comme palpable dans ma tête, voire dans mes oreilles. La dispute avec mes soeurs, l'irruption de Maman, son verdict instantané, ma fuite dans ma chambre et l'attente sans illusion d'une suite que l'on ne peut se résoudre à admettre, le film repassait en boucle.
Il y avait eu une rapidité dans la scène, mais le temps quand même de prendre conscience que j'allais recevoir une nouvelle fessée, trois jours après la volée magistrale qui avait mis fin à plus d'un mois d'impunité...
Cette seconde déculottée qui m'arrivait comme en accéléré avait l'allure d'une deuxième couche, d'une confirmation que Christine n'était pas passée comme par enchantement dans le camp des grandes qui ne sont plus punies.
Les espoirs mis dans ce long intermède où je m'étais tenue à carreau, où j'avais aussi bénéficié de circonstances qui avaient concentré l'attention maternelle davantage sur mes soeurs, ces espoirs donc s'étaient envolés.
Christine était rentrée dans le rang, et mon rang c'était le premier, celui de l'ainée, celui de celle qui doit montrer l'exemple, dans un sens comme dans l'autre...
Mes quelques bonnes ou moyennes notes durant ce long mois de tranquillité postérieure avaient été l'objet de félicitations, d'encouragements. Maman en avait d'ailleurs conclu que cela prouvait que sa méthode payait, qu'elle était sur la bonne voie...
Et les fessées reçues par Aline et Diane durant ce temps étaient la continuation du processus. J'avoue que, puisque je commençais à me croire à l'abri, je n'en avais que plus apprécié que mes soeurettes monopolisent un peu le devant de la scène... Je m'étais même surprise à devenir vraiment moqueuse en douce comme elles l'étaient souvent à mon encontre...
Mais, patatras, la roue avait tourné à nouveau. Je ne m'étais guère fait d'illusions en ramenant mes cent lignes à faire et à rendre signées après une incartade en classe... La fessée, je la savais inévitable, et le fait que j'y ai échappé depuis des semaines m'avait bien amenée à penser que Maman la rendrait magistrale et mémorable.
Mais, la pendule remise à l'heure, la volée reçue, je n'aspirais qu'à retrouver l'anonymat, espérant être spectatrice de la suivante, et non encore actrice principale, si j'ose dire... Hélas, trois jours plus tard, mon altercation avec Aline avait été l'erreur à ne pas commettre...
Après cinq à six semaines où mes soeurs avaient eu leur lot de disputes et de corrections, je me retrouvais punie deux fois de suite, et celle de ce soir blessait presque davantage mon amour propre que la précédente que, je répète, je pouvais trouver compréhensible...
J'avais échoué dans la mission donnée par Maman de garder mes soeurs, je n'avais pas réussi à assumer ce rôle de grande, et un geste de trop de ma part, m'avait faite dégringoler de l'ainée à qui l'on confie les petites, à la encore gamine à qui l'on doit donner la fessée...
Hier encore, deux jours après la première volée, je me consolais en me disant que j'étais bien la grande, que moi au moins, contrairement à mes soeurs, je n'avais reçu qu'une fessée en six semaines...
Recroquevillée sur mon lit, au bord des larmes, j'essayais d'ôter de mes pensées le fait que je venais de me faire baisser ma culotte et rougir les fesses deux fois en trois jours.... Ce n'était plus pareil et les regards moqueurs avaient changé de sens, comme celui triomphant d'Aline en recevant cette bise contrainte que moi, sa soeur ainée, j'avais dû lui faire, alors qu'elle savait que Maman venait de me flanquer une volée magistrale.
Oui, ce soir-là, je savais que l'accalmie avait duré, que l'avenir me réservait encore bien des désagréments si je ne devenais pas un ange. Je ne pensais déjà plus à ce mois de tranquillité, j'étais toujours dans l'encaissement de ce que je venais de vivre. Par moment quand mes yeux se fermaient, il me semblait entendre à nouveau le bruit caractéristique de la main maternelle claquant mes rondeurs jumelles.
J'en sursautais et n'avais plus qu'une pensée : "Mon Dieu, faites que le proverbe ait tort, faites que cela ne soit pas jamais deux sans trois".
Je l'ai craint encore quatre jours durant, mes soeurs comme moi nous tenant à nouveau à carreau et faisant inconsciemment le jeu maternel qui pouvait se dire que sa sévérité payait et pas seulement pour son ainée.
Le ciel m'a, semble-t-il entendu, puisque le samedi soir suivant, juste retour des choses, un caprice suivi d'une grosse maladresse d'Aline lui valut, sur le champ, au milieu de la cuisine, une fessée rapide, mais bien forte et avec le pantalon de pyjama dûment baissé. Cela n'avait peut-être rien à voir avec l'application de celles que j'avais reçues, mais cela brisait ma série en cours et j'en fus toute guillerette, même si ce n'est pas beau de se moquer du malheur des autres...
Cela ne veut pas dire que je n'allais pas à nouveau déchanter un des jours suivants, que je n'allais avoir d'autres occasions de devoir "préparer mes fesses"...
Mais cela rejoint d'autres histoires...
FIN (de ce chapitre, en attendant d'autres très bientôt)